Éducation : Pourquoi les logiciels et le matériel pédagogique ne sont-ils pas libres en France ?

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Éducation : Pourquoi les logiciels et le matériel pédagogique ne sont-ils pas libres en France ?

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Cela fait 30 ans environ que les logiciels libres sont arrivés en France. Ils sont présents dans les infrastructures réseau, les téléphones portables, les modems xDSL, les sites internet, les jeux et tout doucement dans la gestion des entreprises et l’éducation. Mais le libre est quasiment absent dans les logiciels et le matériel didactique qui servent à faire des travaux pratiques, dans les cours et les livres et tout ce qui sert à l’apprentissage. Alors que les universités américaines commencent à libérer massivement leurs cours sous des licences libres et qu’on y voit exploser les supports expérimentaux libres dans les Fab Lab (idem en Allemagne qui a une culture plus expérimentale dès le primaire, il n’y a qu’à voir le nombre de Fab Lab), pourquoi tant de retard dans les écoles en France?

Pendant 6 ans, j’ai été commercial chez plusieurs fournisseurs de l’Éducation Nationale. J’ai vendu à peu près tout ce qu’on peut trouver dans un établissement scolaire, en enseignement primaire, secondaire et supérieur : du mobilier classique, d’atelier et de laboratoire, de la verrerie, des produits chimiques, des machines-outils, des bancs de test et du matériel didactique de toutes les marques.

Le matériel didactique est utilisé dans toutes les matières : sciences de la vie et de la terre, technologie, physique-chimie, maintenance, électronique, électrotechnique etc.
Il est acheté sous la forme de maquettes ou sous la forme de produits grand public ou industriels modifiés pour faciliter l’apprentissage : mise aux normes spécifiques à l’éducation nationale, ajout de notices, de travaux pratiques et de logiciels.

Ce matériel très coûteux est acheté par les établissements, parfois sur fond propre, généralement avec une dotation du Conseil Général pour les collèges ou du Conseil Régional pour les lycées.
Le matériel didactique est conçu soit par des fabricants, avec l’aide d’enseignants et d’inspecteurs de l’éducation nationale, soit directement par des enseignants, des élèves et des inspecteurs. Dans ce dernier cas, les auteurs du matériel didactique signent un « contrat d’auteur » avec le fabricant qui industrialise et vend le matériel didactique. Dans ce contrat, les auteurs cèdent les droits de fabrication et de vente (en général avec une clause d’exclusivité) et touchent en contrepartie un pourcentage sur les ventes.
Les fabricants vendent le matériel didactique aux établissements d’enseignement ou à des revendeurs et des centrales d’achat.

Ce système est intéressant car il motive les enseignants, les enseignants, les élèves, les chefs de travaux, les inspecteurs et tout le personnel qui s’implique dans ce travail pédagogique. Il fait vivre quelques entreprises dans ce secteur et met en relation le monde de l’entreprise et le monde de l’enseignement. Par contre, comme dans tout système, il y a des choses à améliorer :

1) Les élèves qui participent à l’élaboration du matériel didactique sont souvent ignorés lors de la signature d’un contrat d’auteur.

2) Les inspecteurs vont être à la fois auteurs, bénéficiaires des pourcentage sur les ventes et prescripteurs auprès des enseignants, des Chefs de Travaux et des collectivités. Cela devient parfois gênant lorsqu’ils préconisent l’achat de leur matériel, j’ai eu à ce sujet quelques témoignages d’enseignants inspectés.

3) Ce système favorise la conception et la vente de produits propriétaires et empêche les standards et les licences libres d’émerger. En effet, les utilisateurs (les enseignants et surtout les élèves) n’ont pas souvent leur mot à dire dans le choix du matériel. J’ai ainsi le souvenir de « journées » et de « salons » où les enseignants et les fournisseurs de la filière étaient invités à montrer, tester et choisir le matériel didactique mais le choix était en réalité déjà été fait. Les enseignants ne peuvent donc pas choisir un matériel qui leur facilite le travail en étant inter-opérable, ouvert et respectueux des standards reconnus et non de pseudos-normes imposées par les fabricants de matériel didactique pour gêner l’achat de matériel concurrent.

Cette situation résulte d’un manque de reconnaissance du travail du personnel de l’Éducation Nationale. Un enseignant ou un inspecteur qui développe des produits pédagogiques intéressants n’est pas récompensé financièrement par l’institution. Il le devrait surtout s’il accepte de diffuser son travail sous des licences libres (GNU GPL, GNU AGPL, GNU FDL, CC, Art Libre…) et des licences OpenHardware (CERN, TAPR). Ce qui permettrait d’ailleurs aux entreprises du secteur de développer leur activité à partir de ces produits et aux différents produits d’être compatibles entre eux. Mais connaissant le montant des pourcentages versés par les entreprises dans le cadre des contrats d’auteurs, le budget de l’Éducation Nationale devra être conséquent pour intéresser les auteurs.

L’Éducation Nationale doit mettre en œuvre des mécanismes permettant aux utilisateurs (élèves et enseignants) de faire connaître leurs besoins. Elle doit aussi mettre en œuvre des moyens de diffusion, de communication et de gestion des projets libres, les plate-formes pédagogiques académiques sont inadaptées et il n’y a pas de personnel ni de budget pour les gérer de façon pérenne.

Il faut aussi que tout cela se fasse en concertation avec les fabricants pour que tout le monde y trouve son compte. Surtout depuis plusieurs années où les petits fabricants souffrent de la pression des gros distributeurs, sont absorbés par les gros fabricants ou remplacés par des grands groupes industriels qui s’implantent sur ce marché. De ce fait, on constate une augmentation constante du coût des produits, pas forcément bonne pour le budget des établissements scolaires. Il faut convaincre ces entreprise des vertus du Libre pour le commerce mais on ne les fera pas changer de modèle économique du jour au lendemain, les enjeux financiers sont bien trop importants et la concurrence bien trop féroce.

L’équation à résoudre est compliquée. Le travail de l’association Framasoft, de Jean-Pierre ARCHAMBAULT au SCEREN et de tous les enseignants est indispensable et remarquable au vu de leur manque de moyens. Mais leur travail ne sera pas suffisant si le ministère de l’Éducation Nationale ne se remet pas en cause et ne s’implique pas plus, si un dialogue n’est pas noué entre les utilisateurs (enseignants et élèves), les inspecteurs et les entreprises du secteur, fabricants et distributeurs.

Le salut viendra-t-il du modèle des Fab Lab?

>>> Source sur : http://linuxfr.org/news/pourquoi-les-logiciels-et-le-materiel-pedagogique-ne-sont-ils-pas-libres-en-france

>>> Posté par  . Édité par Nÿco et Nils Ratusznik. Modéré par tuiu polLicence CC by-sa