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Un très bon article d’Etienne Lavannant publié sous licence Art Libre, ce qui m’autorise à le reproduire ici.

Jean-Christophe BECQUET a supprimé les liens morts et ajouté quelques références à d’autres articles d’Apitux.org qui apparaîssent [entre crochets avec une légère emphase]. La version originale est parue le 14 janvier 2004 sur Minet.

Cet article présente le logiciel libre en faisant abstraction des considérations techniques et en se concentrant sur les enjeux humains et sociaux.

Préambule :

Cet article a pour but de lutter contre un a priori qu’ont beaucoup de gens lorsqu’ils entendent parler de logiciel libre : « le logiciel libre est un sujet technique, ce n’est pas pour moi ». En effet quand on parle de logiciel libre, nombreux sont ceux qui n’entendent que « logiciel » et s’arrêtent là ; pour ma part, je n’entends que « libre ».

Refuser une réflexion sur le logiciel libre en prétextant que c’est quelque chose qui ne concerne que les informaticiens, c’est exactement comme refuser une réflexion sur le clonage sous prétexte qu’on n’est pas biologiste ou généticien. Il n’est pas nécessaire d’avoir des compétences techniques particulières pour comprendre les enjeux humains relatifs à une technologie. Il me semble même important pour tout citoyen de comprendre les enjeux qui se cachent derrière une technologie aussi répandue que l’informatique.

Je vais donc tenter d’expliquer que derrière l’apparente technicité du sujet se cache un état d’esprit qui émerge depuis quelques années, basé sur la liberté, l’indépendance et le partage de connaissances. Pour moi, c’est avant tout cet aspect-là qu’il faut voir quand on vous parle de logiciel libre.

Cet article ne demande aucun prérequis technique. Toutefois, de la même façon que pour parler du clonage, il faut avoir une petite idée de ce qu’est l’ADN et afin que chacun puisse comprendre toutes les notions évoquées dans l’article, je commencerai par expliquer brièvement les termes de « code source », de « logiciel libre » et de « format de fichier ». Nous entrerons ensuite dans le vif du sujet en étudiant le logiciel libre et ses conséquences sociales.

0 – Présentation de notions techniques à l’intention de non-informaticiens (abordable par n’importe qui capable de consulter cette page web) :

« Code Source » :

La meilleure analogie que j’ai entendue pour expliquer le terme de code source est celle du pain au chocolat. Nous allons donc ici comparer le logiciel (en général, pas forcément libre) à un pain au chocolat. Le pain au chocolat est un produit fini, prêt à consommer. Il correspond au logiciel tel que vous le trouvez sur les CD que vous achetez dans le commerce. Il est dans un format que seul l’ordinateur peut comprendre (une suite de 0 et de 1). Le code source est au logiciel ce que la recette de cuisine est au pain au chocolat : c’est la traduction du logiciel dans un langage que l’homme est capable de comprendre. Pour savoir comment faire un pain au chocolat, pour en modifier la composition, pour refaire vous-même votre propre pain au chocolat, c’est de la recette de cuisine dont vous aurez besoin, pas d’un pain au chocolat tout fait.

« Logiciel Libre » :

Un logiciel est une suite d’instructions plus ou moins complexe exécutée par un ordinateur. Un logiciel est généralement soumis à une licence d’utilisation qui détermine ce que vous avez le droit de faire avec ce logiciel. Pour qu’un logiciel soit libre, sa licence doit permettre quatre libertés fondamentales :[Voir également Les quatre libertés fondamentales du logiciel libre sur Apitux.org]

  • (liberté 0) Liberté d’utilisation : vous pouvez utiliser le logiciel comme bon vous semble, sans restriction sur son utilisation ;
  • (liberté 1) Liberté d’analyse : vous pouvez étudier la façon dont le logiciel fonctionne et l’adapter à vos besoins ;
  • (liberté 2) Liberté de copie : vous pouvez faire autant de copies du programme que vous le voulez et donner ces copies à qui vous voulez ;
  • (liberté 3) Liberté de rediffusion des modifications : vous pouvez modifier le programme, l’améliorer et diffuser les modifications apportées pour qu’elles servent au maximum de gens.

Pour les libertés 1 et 3 (analyse et modification), la disponibilité du code source est une condition nécessaire. (pour plus de détails vous pouvez vous référer à la définition du projet GNU)

Remarque : Libre ne signifie absolument pas gratuit même si beaucoup de logiciels libres se trouvent être disponibles gratuitement (conséquence des libertés ci-dessus).

On utilise le terme de « logiciel propriétaire » par opposition au logiciel libre pour désigner un logiciel appartenant à un éditeur qui ne donne pas toutes ces libertés. En général, le code source de ces logiciels est gardé secret par les éditeurs. L’éditeur d’un logiciel propriétaire est donc le seul à savoir exactement comment son programme fonctionne, il est aussi le seul à pouvoir le modifier.

« format de fichier » :

Le format de fichier correspond à la façon dont sont enregistrées les données. En effet, lorsque vous enregistrez un texte, une image ou tout autre document numérique, ce que vous enregistrez ne sera toujours qu’une suite de 0 et de 1, il faut donc une sorte de table de décodage afin de rendre compréhensible cette suite de 0 et de 1. Cette « table de décodage » s’appelle un format de fichier.[Voir également Les formats de fichiers sur Apitux.org] Comme pour les logiciels, il existe des formats de fichier ouverts et accessibles à tous et des formats de fichier fermés, connus uniquement de l’éditeur du logiciel qui a créé les fichiers. [Voir également Formats ouverts et interopérabilité sur Apitux.org]

1 – Le libre : un retour aux fondements de la propriété intellectuelle.

Cette partie est très générale et s’applique à tout ce qui a trait au domaine de l’immatériel. Or un logiciel, en tant qu’expression directe d’un raisonnement logique, est quelque chose d’immatériel, au même titre qu’un livre par exemple (le contenu du livre, pas l’objet « livre » bien sûr).

Ce qu’essaie de défendre le mouvement du libre, c’est que je ne peux pas faire d’une idée une propriété au même titre qu’une voiture ou qu’un quelconque objet matériel. En effet, si je donne un crayon à quelqu’un, il n’y a toujours qu’un crayon alors que, quand je donne une idée à quelqu’un, il y a deux idées. Ainsi, en tant qu’idée, seule une petite partie (qui peut néanmoins être importante) est le fruit de mon activité intellectuelle mais une grande partie provient de tout ce que j’ai pu apprendre au cours de mon expérience passée. Newton lui-même a déclaré : « Si j’ai pu voir plus loin que beaucoup d’hommes, c’est que je me tenais sur les épaules de géants ». Reconnaissant cela, je dois donc rendre hommage à tous ceux qui m’ont permis d’accéder à cette connaissance et surtout permettre à d’autres après moi d’accéder à plus de connaissance encore.

La propriété intellectuelle (sous toutes ses formes : droit d’auteur, brevet, etc…) se veut être un moteur de l’innovation car peu de personnes se donneraient la peine de réfléchir et d’inventer si leur travail n’était pas reconnu ou si elles ne pouvaient pas l’exploiter commercialement. C’est donc uniquement dans le but d’encourager l’innovation qu’elle a été inventée. Par conséquent, la protection de l’auteur n’est pas un but en soi mais simplement un moyen d’encourager l’accroissement de la connaissance générale. La propriété intellectuelle n’est pas un droit naturel et n’est justifiée que dans la mesure où la société dans son ensemble y trouve un bénéfice.

Si le mouvement du libre est né dans le domaine logiciel, c’est en partie parce que les logiciels rendent techniquement possible le fait de commercialiser de la propriété intellectuelle tout en la gardant secrète (les éditeurs peuvent vendre des logiciels binaires utilisables mais garder le code source secret). Le problème est qu’il n’est alors plus possible d’innover à partir des travaux effectués. Il faut à chaque fois repartir du début et réinventer la roue. Par de tels comportements, on assiste à une monopolisation de la propriété intellectuelle par quelques grands groupes qui verrouillent le marché à tout nouvel arrivant [1].

Le mouvement du libre tente aujourd’hui de faire en sorte que la propriété intellectuelle continue de servir l’intérêt de la communauté plutôt que les intérêts de quelques groupes d’individus.

2 – Le libre : un monde qui n’est pas réservé aux programmeurs.

Dans la suite de cet article, lorsque je parlerai des personnes qui peuvent, par exemple, modifier un logiciel, j’utiliserai souvent des expressions telles que « tout le monde », « n’importe qui », etc… Il faudra alors comprendre « toutes les personnes ayant les compétences techniques nécessaires ».

Ne vous y trompez pas, même si vous n’avez pas l’impression d’être concerné, ceci n’enlève rien à la généralité de mon propos. En effet, ce qu’il est important de retenir est le fait que la possibilité de modification n’est pas centralisée et que des personnes très différentes et indépendantes les unes des autres ont cette possibilité.

A titre de comparaison, on peut évoquer les premières impressions de la bible. Pendant longtemps, seuls les clercs avaient accès à quelques éditions manuscrites de la bible. Les autres devaient se fier à ce que voulait bien leur dire l’Eglise et à sa seule interprétation. Le fait que l’impression ait rendu la bible accessible à tous a eu un impact énorme sur la société alors même qu’à l’époque, très peu de gens savaient lire (deux conséquences importantes du fait que l’accès aux textes de la bible ne soit plus contrôlé par l’église sont la traduction de la bible dans toutes les langues nationales plutôt qu’en latin et l’essort du protestantisme).

Il faut bien comprendre que si vous voulez modifier un programme (pour y ajouter une fonctionnalité par exemple), il y a de grandes chances qu’au moins une personne dans le monde ait la même envie que vous et ait les compétences pour le faire. Dans le cas d’une entreprise ou d’un état, la liberté de modification vous offre la possibilité de payer quelqu’un pour faire le travail. Finalement, même si vous n’avez personnellement aucune connaissance en informatique, vous bénéficiez quand même de la disponibilité du code source.

3 – Le libre : la clé de l’indépendance.

S’il est une caractéristique du libre qu’il faut retenir, c’est sûrement l’indépendance. Dans le monde propriétaire, on vous laisse très peu de choix. Dans le monde du libre au contraire, on ne vous impose rien. Explication :

3.1 – Indépendance au niveau matériel.

Les architectures matérielles les plus connues du grand public sont sans doute les ordinateurs de type PC et ceux de type MAC. Le fait de porter un logiciel ou un système d’exploitation (qui n’est en fait qu’un logiciel particulier) sur une architecture n’est souvent qu’une question de volonté. Techniquement, plus de 95 % d’un programme sera généralement identique d’un type d’ordinateur à un autre.

Dans le cas d’un logiciel propriétaire, seul l’éditeur peut décider d’adapter son logiciel à un autre type d’ordinateur. Dans le cas du logiciel libre, n’importe qui peut porter le logiciel sous une architecture différente. Ceci explique que la majorité des logiciels et systèmes d’exploitation libres fonctionne sur un grand nombre d’architectures matérielles.

Pour utiliser un logiciel libre précis, vous n’êtes donc pas forcé d’utiliser un type d’ordinateur particulier. Utilité ? Quel utilisateur de MS Windows n’a jamais eu envie d’essayer Mac OS et a finalement dû renoncer parce que ce changement implique aussi de racheter un ordinateur ?

3.2 – Indépendance au niveau du système d’exploitation.

Pour les mêmes raisons que précédemment, la grande majorité des logiciels libres fonctionne sous de nombreux systèmes d’exploitation. Vous trouvez par exemple un nombre très important de logiciels libres même sous tous les principaux systèmes d’exploitation propriétaires.

3.3 – Indépendance quant au choix des logiciels que vous utilisez.

Pour réaliser une tâche particulière, vous avez sûrement l’impression de pouvoir choisir le logiciel que vous voulez utiliser. En êtes-vous si sûr ?

Le problème est qu’en général les logiciels propriétaires enregistrent vos documents dans des formats de fichier propriétaires. Ainsi, une fois que vous avez choisi un logiciel, si vous décidez d’en changer pour une raison ou une autre, vous ne pourrez plus relire vos anciens documents. Ceci est clairement une atteinte à votre liberté et à la libre concurrence puisqu’il sera très difficile à quelqu’un d’utiliser un logiciel concurrent par la suite.

Il faut aussi savoir que le choix d’un logiciel vous est souvent imposé par le format des fichiers que vous recevez de l’extérieur puisqu’un format de fichier propriétaire ne peut en général être lu que par le logiciel qui l’a créé. On comprend alors pourquoi, si un logiciel propriétaire devient majoritaire, il y a rapidement création d’un monopole. Ce monopole n’étant pas basé sur les qualités du produit (ou seulement à un instant t) mais sur le fait que les gens se retrouvent captifs de son format de fichier, il est très difficile de revenir en arrière par la suite, même en proposant des logiciels concurrents de meilleure qualité.

A contrario, TOUS les logiciels libres utilisent des formats de fichier libres (puisqu’on sait comment fonctionne le logiciel, on sait aussi comment il enregistre ses documents). Le fait que la description de ces formats de fichier soit publique permet à n’importe qui de rendre son logiciel compatible avec ces formats. Ceci explique pourquoi les formats de fichier ouverts sont généralement lisibles par un nombre de logiciels très important (c’est par exemple le cas des formats .txt, .rtf ou .html).

IMPORTANT, conclusion partielle : Finalement, les logiciels libres n’imposent ni une architecture matérielle particulière, ni l’utilisation d’un système d’exploitation particulier, ni l’utilisation d’un logiciel particulier pour relire ses documents. Quand vous transmettez un document créé par un logiciel libre (plus généralement un document enregistré dans un format de fichier ouvert), vous laissez tous ces choix à votre correspondant. C’est ce qu’on appelle l’interopérabilité : le fait que des systèmes différents puissent communiquer entre eux. C’est ce que ne permettent pas les systèmes propriétaires.

3.4 – Indépendance vis-à-vis de la politique d’un éditeur.

Le logiciel libre, dans la mesure où tout le monde peut participer à son développement, ne peut pas être victime de pratiques commerciales allant à l’encontre des intérêts de l’utilisateur.

Prenons par exemple la politique de compatibilité ascendante pratiquée par certains éditeurs. En fait, cette politique utilise la dépendance au format de fichier propriétaire du logiciel pour vous obliger à acheter la dernière version. Pour cela, l’éditeur change le format de fichier de chaque nouvelle version du logiciel de façon à le rendre illisible par des versions plus anciennes. Seule la dernière version du logiciel peut relire à la fois les fichiers créés par cette version et par des versions plus anciennes. Comme petit à petit votre entourage va mettre à jour son logiciel, si vous voulez continuer à pouvoir lire les fichiers que vous recevez, vous serez obligé de passer vous aussi à la version supérieure.

Cette technique n’est pas anodine et a souvent de très lourdes répercussions. En effet, pour certains logiciels, ce changement fait boule de neige : la dernière version du logiciel demande la dernière version du système d’exploitation qui ne tourne que sur des machines plus puissantes… le but étant bien sûr de vous amener à renouveler tout votre parc logiciel (et matériel), que vous en ayez besoin ou non.

Il existe beaucoup d’autres exemples de pratiques commerciales qui n’avantagent que les éditeurs au détriment des utilisateurs, mais leur simple énumération dépasserait le cadre de cet article. La conclusion sera toujours la même : ces pratiques ne sont pas possibles dans le monde du logiciel libre car ces logiciels sont développés par les utilisateurs eux-mêmes (au moins en partie).

Autre point important : dans le cas d’un logiciel libre, on ne dépend pas de la santé financière d’un éditeur ni de son bon vouloir quant au futur du logiciel en question. En effet, un projet libre ne dépend pas d’une société précise donc il n’est jamais complètement mort. On a même vu la communauté du libre venir au secours de certains logiciels propriétaires. Qu’auraient fait les utilisateurs de ce logiciel sans elle ?

A faire : Pour évaluer votre degré de dépendance, demandez-vous, pour chaque logiciel/matériel que vous utilisez, les raisons pour lesquelles vous utilisez ce logiciel/matériel, s’il vous serait facile d’en changer, etc…

4 – Le Libre au service de la confidentialité.

Un logiciel libre est un logiciel dont le mode de fonctionnement est public. Ceci garantit qu’un logiciel libre ne comporte pas de code espion (« spyware » en anglais). En effet, certains programmes propriétaires contiennent du code chargé de diffuser à votre insu sur Internet des informations vous concernant. Etant donné que le code source de ces programmes est tenu secret, il est très difficile de détecter de tels codes.

Vraisemblablement, seule une minorité de logiciels contient du code espion. Toutefois, en utilisant des logiciels propriétaires (dont seul l’éditeur sait comment ils fonctionnent), vous vous exposerez toujours à voir vos informations personnelles diffusées à votre insu. Si on prend le cas d’un navigateur Internet par exemple, par lequel peuvent transiter des informations bancaires (consultation de compte, achats en ligne, etc…) ou toute autre type d’informations personnelles (sites visités le plus fréquemment, fréquence de ces visites, vote en ligne dans certains pays, etc…), il est possible que peu d’éléments de votre vie privée puissent rester confidentiels.

Je concluerai simplement en citant le Général Jean-Louis Desvignes lors du premier Symposium sur la sécurité des technologies de l’information et de la communication : « J’ai personnellement toujours la crainte de changements pouvant survenir à la suite d’une grave crise. Changements qui nous replaceraient dans une situation telle que celle qu’on connue nos pères. Je préfère qu’on ne facilite pas trop la tâche à ceux qui n’auraient pas la même vision que nous de la démocratie ».

5 – Le Libre : une libération de l’information.

Dans le même ordre d’idées, aujourd’hui, nous recevons quantité d’informations. Cependant, l’accès à cette information est contrôlé par un nombre de médias relativement réduit dont on peut parfois douter de l’objectivité.

Le logiciel libre peut permettre une plus grande transparence de la façon dont est traitée l’information. Si ce n’est pas suffisant pour avoir confiance en un système d’information, c’est en tout cas nécessaire.

Prenons le cas d’Internet par exemple : ce formidable outil permet à n’importe qui dans le monde de s’exprimer publiquement, de diffuser de l’information sans aucun contrôle. Seulement, pour profiter de cette diversité d’opinion, encore faut-il veiller à garder cette information accessible. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre moteur de recherche mettait en évidence une page plutôt qu’une autre ? Comment être sûr de l’objectivité des outils de recherche que vous utilisez ? De nombreux exemples montrent que de telles interrogations sont justifiées et ne relèvent pas de la paranoïa (deux exemples : exemple_MSNexemple_GOOGLE).

Ceci explique aussi que de nombreux gouvernements soutiennent aujourd’hui le logiciel libre, certains allant jusqu’à imposer son utilisation dans l’administration. En effet, c’est actuellement la seule technologie permettant aux citoyens de contrôler la façon dont leurs informations personnelles sont traitées par l’Etat (comment se prémunir contre les codes espions si l’Etat traite vos informations sans aucune précaution ?).

Pour de plus amples détails, je vous recommande vivement de lire la lettre envoyée par le président du Pérou en réponse à Microsoft qui s’était plein d’un projet de loi visant à imposer l’utilisation de logiciels libres dans l’administration péruvienne (une traduction disponible en français [Voir égalementLa réponse du député péruvien Villanueva Nunez à Microsoft sur Apitux.org].

Je vous invite aussi à lire le rapport intitulé « De la nécessité des logiciels libres dans l’application de la démocratie en Suisse ». Ce rapport explique notamment pourquoi les logiciels libres sont les seuls à permettre aux citoyens un contrôle sur le processus de vote dans le cas d’élections en ligne, ce contrôle étant une obligation constitutionnelle (il est assuré dans le cas d’élections classiques par le fait que tout citoyen peut assurer des permanences au bureau de vote ou participer au dépouillement par exemple).

6 – Le libre : un problème politique ?

Afin d’éviter de tomber dans des débats politiques qui décrédibiliseraient cet article aux yeux de personnes en désaccord avec certains points particuliers, je limiterai cette partie au strict minimum. A vous de pousser la réflexion plus loin si le cœur vous en dit… Internet regorge de ressources permettant d’appronfondir le débat.

6.1 – Le libre contre la fracture numérique.

Le logiciel libre pourrait être un remède très efficace contre la fracture numérique actuelle au niveau mondial. En effet, le libre permet aux pays en voie de développement d’avoir accès à des technologies autrement contrôlées par quelques grandes multinationales. Le logiciel libre est donc aujourd’hui un des seuls moyens pour beaucoup de pays d’obtenir l’indépendance technologique nécessaire à leur développement.

6.2 – Libre et éducation.

Cette partie mérite un article à elle seule (en préparation) et il me serait difficile de résumer le problème en quelques lignes. Je me contenterai donc de dire qu’il est facile pour nous, français, de se moquer des petits américains qui apprennent l’arithmétique en comptant le nombre de gâteaux que contient le paquet de telle ou telle marque. On peut toujours faire mine d’être choqué par la dépendance qu’entraîne inévitablement un tel système éducatif quand chez nous on n’apprend plus aux enfants le concept de traitement de texte mais où se trouve le bouton « mettre en gras » du logiciel « truc » de la société « bidule » (logiciel que d’ailleurs seuls les élèves les plus aisés pourront acheter pour s’entraîner…).

7 – Le Libre : garant de la sécurité.

Dans cette partie, je ne tomberai pas dans la discussion sans fin comparant logiciels propriétaires et logiciels libres à grand renfort de chiffres pour prouver que l’un est plus sécurisé que l’autre. Vous trouverez suffisamment d’études contradictoires sur le sujet sur Internet (je vous recommande d’ailleurs la plus grande méfiance vis-à-vis de ces études).

7.1 – Pourquoi avoir, a priori, plus confiance en un logiciel libre.

La complexité des programmes actuels rend quasi inévitable la présence de failles de sécurité. En fait, une faille permet une utilisation anormale du logiciel, non prévue par le programmeur. Elle peut aboutir à des réactions inattendues de votre système, compromettant ainsi sa sécurité. Lorsqu’une faille de sécurité est découverte, il faut appliquer les correctifs dès leur disponibilité de façon à ce que personne n’ait le temps d’exploiter cette faille contre vous. C’est donc une course contre la montre entre les pirates qui cherchent à exploiter ces failles et les programmeurs qui cherchent à les corriger. Le temps nécessaire à l’élaboration d’un correctif est donc un critère important quand on s’intéresse à la sécurité.

Les éditeurs de logiciels propriétaires sont parfaitement capables de corriger des failles de sécurité rapidement, mais pour diverses raisons (commerciales essentiellement, ces corrections coûtent de l’argent) ça n’est pas toujours le cas. Malheureusement, dans ces cas-là, vous êtes contraint d’attendre que votre éditeur veuille bien sortir un correctif. En revanche, dans le cas d’un logiciel libre, vous disposez d’un correctif dès que quelqu’un en a programmé un. Comme tout le monde a la possibilité de résoudre le problème et que les utilisateurs sont soucieux de leur propre sécurité, les correctifs sont toujours très rapidement disponibles.

La différence entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires est donc toujours une question de dépendance. Dans le cas d’un logiciel propriétaire, vous n’avez aucune assurance que votre éditeur corrigera toujours les failles aussi vite qu’il le devrait et s’il ne le fait pas, vous n’avez aucun recours. Ceci explique pourquoi certaines failles de logiciels répandus sont parfois restées sans correctifs pendant plusieurs années.

7.2 – Pourquoi un environnement libre sera toujours plus sûr qu’un environnement propriétaire.

Dans le monde du logiciel comme dans la nature, le meilleur rempart contre les infections virales et autres attaques sera toujours la diversité. En effet, plus un environnement est homogène et plus il sera vulnérable. Un environnement homogène facilite aussi la contagion d’autres environnements du même type.

Nous avons vu précédemment que le logiciel libre favorise l’interopérabilité de systèmes différents. Il favorise donc les environnements hétérogènes, moins sensibles à d’éventuelles attaques, là où les logiciels propriétaires tendent à une uniformisation des systèmes (même système d’exploitation, même suite logicielle sur tous les ordinateurs).

8 – Le Libre : un mouvement qui ne touche pas que le logiciel.

Au cours de cet article, j’ai souvent employé le terme de mouvement libre plutôt que le terme de logiciel libre afin de ne pas perdre en généralité. Je vais donc vous présenter maintenant des exemples concrets de projets libres qui n’ont pas de rapport direct avec le logiciel. Ces projets ont en commun les libertés évoquées à propos des logiciels libres (liberté d’utilisation, d’analyse, de copie, de modification et de diffusion) ainsi qu’un modèle de développement collaboratif dans lequel chacun est encouragé à prendre une part active. En gros, on travaille tous ensemble et on partage le résultat.

  • Wikipedia est une encyclopédie libre à laquelle chacun est invité à participer [Voir égalementL’encyclopédie libre Wikipédia sur Apitux.org].
  • musique libre : de la musique protégée par une licence libre. Tout dépend du type de licence mais vous pouvez généralement la copier, la modifier, etc… tout comme un logiciel libre. Vous pourrez trouver une sélection de sites proposant de la musique libre sur le wiki Mp3Legal section « Zic libre, LAL, etc… ».
  • art libre : l’art n’étant pas réduit à la musique, vous pouvez protéger toute œuvre d’art sous une licence libre telle que la Licence Art Libre (LAL).
  • réseau citoyen : un projet incroyable qui fonctionne déjà dans de grandes villes européennes telles que Bruxelles et qui vise à créer des réseaux wifi à l’échelle d’une ville, sans opérateur et pour un coût suffisamment faible pour qu’il soit accessible par le plus grand nombre.
  • projet gutenberg : projet visant à numériser toutes les oeuvres (livres, discours, musiques, etc…) tombées dans le domaine public (ou pour lesquelles l’auteur donne son accord) afin de garantir qu’elles sont et resteront toujours disponibles pour tous. Le projet a dépassé les dix mille ouvrages numérisés en décembre 2003. Un excellent article est paru dans « Le Monde » le 13 août 1998 à ce sujet.
  • The Open Source Cookbook : propose une sélection de recettes de cuisine libres. Postez vos spécialités que tout le monde en profite.
  • Nothing So Strange open source footage store : vous propose de télécharger les « rushes » du film « Nothing So Strange » pour pouvoir refaire votre propre version du film ou pour les incorporer dans vos propres productions.
  • Open Textbook Project : propose de rédiger de façon collaborative des livres afin de constituer une base d’ouvrages accessibles à tous.
  • Calculating Pi : projet collaboratif rassemblant des méthodes mathématiques et des logiciels de calcul de la constante pi.
  • etc…

Enfin, le fait que certains organismes tels que l’UNESCO ou l’ATTAC soutiennent le logiciel libre montre clairement que ce dernier a des implications qui dépassent très largement le cadre technique.

Conclusion : J’ai compris les enjeux du logiciel libre… et maintenant ?

Au niveau informatique :

  1. privilégiez l’emploi de formats de fichier ouverts pour enregistrer et échanger des documents[Voir également Formats ouverts et interopérabilité sur Apitux.org].
  2. que vous utilisiez un système d’exploitation libre ou propriétaire, privilégiez l’utilisation de logiciels libres.
  3. privilégiez l’utilisation d’un système d’exploitation libre, le plus accessible étant sans doute GNU/Linux. Si vous êtes débutant, je vous conseille de consulter les sites « mandrakours » et « lea-linux ».
  4. si vous arrivez à résoudre un problème informatique, aussi basique soit-il, décrivez précisement par écrit le problème que vous avez rencontré ainsi que la façon dont vous l’avez résolu. Publiez ensuite ce document.
  5. si vous maîtrisez bien un logiciel ou au moins certaines fonctions d’un logiciel, essayez de rédiger un petit tutoriel et publiez le.

A faire : pour publier vos documents relatifs au monde du libre (documentation, tutoriels, etc…), vous pouvez envoyer vos documents à un site tel que léa qui s’occupe de centraliser ce type de documentation.

Le libre est une philosophie de vie. Si vous l’adoptez, alors :

  • vous essaierez toujours de mettre le fruit de votre travail à disposition du plus grand nombre (ça n’est pas si facile que ça en a l’air. Au début, on a souvent des réflexes protectionnistes).
  • vous ne penserez plus « qu’est-ce que les autres peuvent faire pour moi ? » mais « qu’est-ce que je peux faire pour les autres ? ».
  • vous resterez toujours vigilant face à tout ce qui pourrait menacer votre indépendance.
  • vous écrirez un petit mot dans le forum qui suit pour me dire ce que vous avez pensé de cet article 🙂

Une lecture complémentaire : le « livret du libre » [Voir également Le Livret du Libre sur Apitux.org]. Nous avions aussi réalisé il y a quelque temps un petit document en deux articles intitulé Le débat du libre au sein de Minet.

Voir aussi

Notes

[1] l’étude des techniques employées pour verrouiller le marché du logiciel dépasserait le cadre de cet article mais je vous invite à lire certains éléments concernant les cas Microsoft et IBM.

>>> Source : http://www.apitux.org/index.php?2006/07/09/97-pourquoi-le-libre-ne-concerne-pas-que-les-informaticiens

>>> Licences :  licence Art Libre + Contrat Creative Commons

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